Émile et Zoé sont jumeaux, mais ils ne sont d'accord sur rien. Sauf sur une chose : chaque soir à neuf heures dix exactement, une étoile filante traverse le ciel au-dessus de leur jardin. La même. Toujours au même endroit.
Émile aime les tournevis, le désordre et les insectes qui brillent. Zoé aime les listes, les livres et les choses qui se démontrent. Quand Émile dit blanc, Zoé sort une encyclopédie pour prouver noir. Leurs parents ont renoncé à les mettre d'accord et se contentent de compter les points au dîner.
La lumière de neuf heures dix, c'est Émile qui l'a vue le premier, un soir de panne de télévision. Depuis, c'est leur rendez-vous secret : à neuf heures huit, ils se retrouvent au fond du jardin, près du cerisier, sans se parler. On peut se disputer toute la journée et partager une étoile le soir. C'est même, peut-être, la définition des jumeaux.
« Les étoiles filantes ne repassent pas deux fois, dit Zoé qui lit beaucoup. Donc ce n'est pas une étoile filante. » « Alors c'est quoi ? » demande Émile. « C'est ce qu'on va découvrir. »
Le samedi, ils installent leur campement : une tente, deux paires de jumelles, un carnet, et le vieux télescopeUn instrument qui grossit ce qui est très loin, pour observer le ciel. du grenier. À neuf heures neuf, ils retiennent leur souffle. À neuf heures dix, la lumière apparaît.
Dans la tente, Zoé note tout dans le carnet : heure d'apparition, direction, durée, couleur. Sept soirs de suite. Les colonnes sont impeccables. « Régularité par-fai-te », dit-elle en soulignant deux fois. Émile, lui, a remarqué autre chose, que les colonnes ne montrent pas : la lumière est chaque soir un tout petit peu plus pâle. « Comme une lampe de poche qui fatigue », dit-il. Pour une fois, Zoé ne trouve rien à répondre.
Dans le télescopeUn instrument qui grossit ce qui est très loin, pour observer le ciel., ce n'est pas une étoile. C'est une petite comèteUn astre fait de glace et de poussière qui voyage dans l'espace en laissant une traînée lumineuse., avec une queue scintillante, et elle ne file pas droit : elle tourne en rond, comme quelqu'un qui cherche ses clés.
« Elle est perdue », souffle Émile. Zoé fronce les sourcils, vérifie dans son livre d'astronomie, et déclare : « Les comèteUn astre fait de glace et de poussière qui voyage dans l'espace en laissant une traînée lumineuse.s suivent un chemin précis dans le ciel. Si elle tourne en rond, c'est qu'elle a perdu le sien. »
« Une comèteUn astre fait de glace et de poussière qui voyage dans l'espace en laissant une traînée lumineuse. perdue, ça existe ? » demande Émile. Zoé tourne les pages. Orbites, périodes, ellipses. « Ce qui existe, c'est des comètes déviées. Si elle a frôlé quelque chose de gros, sa route a pu se tordre. Elle refait la même boucle en attendant de retrouver la bonne sortie. » « Comme papa au rond-point de Rennes », dit Émile. « Exactement comme papa au rond-point de Rennes. »
Alors les jumeaux font ce qu'ils savent faire de mieux quand ils sont d'accord : un plan. Émile, le bricoleur, démonte tous les lampionsDes petites lanternes en papier qu'on allume pour les fêtes. de la fête des voisins. Zoé, la calculatrice, trace sur le sol la forme exacte du chemin que la comèteUn astre fait de glace et de poussière qui voyage dans l'espace en laissant une traînée lumineuse. devrait suivre, une grande courbe qui passe au-dessus du cerisier.
Le plan prend trois jours. Il faut convaincre les voisins de prêter les lampionsDes petites lanternes en papier qu'on allume pour les fêtes. (« pour un exposé d'astronomie », dit Zoé, ce qui n'est pas tout à fait un mensonge). Il faut des piles, du fil, et l'échelle du garage pour l'angle du cerisier. Zoé calcule l'orientation avec la boussole et son rapporteur, en tirant la langue. Émile répare les quatorze lampions cassés. Ils ne se disputent que deux fois, un record absolu.
Le soir venu, un problème : des nuages arrivent par l'ouest. « Si elle ne voit pas les lampionsDes petites lanternes en papier qu'on allume pour les fêtes.... » commence Émile. Zoé regarde le ciel, la mâchoire serrée. À neuf heures cinq, le vent pousse le dernier nuage juste assez loin. Le ciel s'ouvre au-dessus du jardin comme un rideau de théâtre. « Allume, souffle Zoé. Allume tout. »
À neuf heures dix, le jardin s'allume : cinquante lampionsDes petites lanternes en papier qu'on allume pour les fêtes. dessinent une flèche courbe dans l'herbe, une piste d'atterrissage à l'envers, une piste de décollage vers le bon coin du ciel.
La comèteUn astre fait de glace et de poussière qui voyage dans l'espace en laissant une traînée lumineuse. ralentit. Tourne une dernière fois. Puis, comme si elle lisait la carte, elle suit la courbe de lumière, prend de la vitesse, et file droit vers l'horizon d'est, là où l'attendait son chemin.
Juste avant de disparaître, elle laisse tomber une pluie de poussière dorée sur le jardin. Le lendemain, à l'endroit exact de la flèche, les fleurs ont poussé en spirale.
Ils restèrent longtemps immobiles dans le jardin illuminé, le nez en l'air, à regarder l'endroit du ciel où elle avait disparu. « Tu crois qu'elle va revenir ? » demanda Émile. « Les comèteUn astre fait de glace et de poussière qui voyage dans l'espace en laissant une traînée lumineuse.s reviennent toujours, dit Zoé. Dans un an, ou dans cent. C'est écrit dans le livre. » « Alors on garde les lampionsDes petites lanternes en papier qu'on allume pour les fêtes. », dit Émile. Et pour la troisième fois de la semaine, ils furent d'accord.
Au matin, leurs parents trouvèrent le jardin constellé de lampionsDes petites lanternes en papier qu'on allume pour les fêtes. éteints et les jumeaux endormis dans la tente, le carnet ouvert entre eux deux. À la dernière page, deux écritures différentes avaient noté la même phrase : « Mission accomplie. » Personne ne posa de questions. Avec ces deux-là, mieux vaut parfois ne pas savoir.
Émile et Zoé ne sont toujours d'accord sur rien. Sauf sur deux choses, maintenant : l'étoile de neuf heures dix, et le fait que personne, jamais, ne les croira.
Fin de l'histoire, bonne nuit.




