Léa connaissait la mer par cœur. Du moins, c'est ce qu'elle croyait. Depuis huit étés, elle naviguait avec son père sur le Cormoran, leur petit voilier blanc, et elle savait lire les vagues comme d'autres lisent les livres.
Mais ce matin-là, la mer décida de lui apprendre quelque chose de nouveau. Une rafale claqua dans la voile, le bateau pencha, et Léa, qui rangeait un cordage, bascula par-dessus bord.
L'eau était froide et profonde. Léa savait nager, son père le lui avait appris avant même de marcher, mais le Cormoran s'éloignait déjà, poussé par le vent. Elle cria. La voile ne se retourna pas.
C'est alors qu'elle sentit la mer bouger sous elle. Pas une vague : quelque chose d'immense, de doux et de vivant. Un dos bleu, large comme une île, remonta lentement et la souleva hors de l'eau.
« N'aie pas peur, petite humaine. » La voix était grave et profonde, elle faisait vibrer l'eau tout autour. « Je m'appelle Vaïa. Je suis une baleine bleue, et tu es sur mon dos. »
Léa, trempée et stupéfaite, s'accrocha. « Mon bateau... mon père... » « Je sais où va ton bateau, répondit Vaïa. Mais le chemin le plus court n'est pas toujours le plus droit. Tiens-toi bien. »
Et Vaïa plongea dans un monde que Léa n'avait jamais vu. Elles traversèrent un banc de poissons d'argent qui s'ouvrit comme un rideau. Elles longèrent une forêt d'algues géantes où dormaient des tortues. Elles passèrent au-dessus d'une vallée si profonde que le bleu y devenait presque noir.
« C'est chez moi, expliqua Vaïa. Les humains naviguent SUR la mer. Mais la mer, la vraie, est en dessous. Maintenant tu sais. »
Quand elles refirent surface, le Cormoran était là, voiles affalées. Le père de Léa, fou d'inquiétude, n'en crut pas ses yeux : sa fille arrivait assise sur le dos d'une baleine bleue, comme une reine des mers.
« Merci Vaïa », chuchota Léa en glissant dans les bras de son père. La baleine souffla un grand jet d'écume en guise d'au revoir et s'enfonça dans le bleu.
Depuis ce jour, quand Léa navigue, elle regarde la mer autrement. Elle sait que sous chaque vague, il y a un monde entier. Et parfois, très loin, un jet d'écume monte à l'horizon, rien que pour elle.
Fin de l'histoire, bonne nuit.



