Au fond du soukUn grand marché couvert, dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. de Marrakech, après l'allée des tapis et celle des épices, il y a une échoppeUne toute petite boutique. sans enseigne. Les touristes passent devant sans la voir. Les enfants de la médinaLa vieille ville, avec ses ruelles étroites, dans les villes du Maghreb., eux, savent : c'est la boutique de Monsieur Slimane, le marchand de rêves.
Pour la trouver, il faut connaître la règle : tourner à gauche après le marchand de lanternes, passer sous l'arche où sèche la menthe, et surtout, ne pas chercher. La boutique de Monsieur Slimane ne se montre qu'aux gens qui ont besoin d'elle, ce qui n'est pas toujours ceux qui la cherchent. Les adultes pressés glissent dessus comme la pluie sur une toile cirée. Les enfants, eux, la voient tout de suite.
Sur ses étagères s'alignent des centaines de bocaux. Dans chacun, une lueur tourne doucement, comme un poisson de lumière. Bleu nuit pour les rêves de voyage. Doré pour les rêves de gloire. Vert d'eau pour les rêves doux, ceux qu'on fait blotti contre quelqu'un.
Monsieur Slimane fabrique ses rêves la nuit, à l'heure où le soukUn grand marché couvert, dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. ne fait plus de bruit. Personne ne sait exactement comment. On raconte qu'il récolte la buée des fenêtres où dorment les gens heureux, qu'il la fait bouillir avec du safran et du silence, et qu'il verse le tout dans ses bocaux avec un entonnoir en corne de gazelle. On raconte beaucoup de choses. Le vieux marchand laisse dire, et sourit.
Yasmine, douze ans, livre le pain de son père dans la médinaLa vieille ville, avec ses ruelles étroites, dans les villes du Maghreb.. Chaque soir, elle s'arrête devant la vitrine. Pas pour acheter, les rêves de Monsieur Slimane coûtent cher : un souvenir heureux pièce. Juste pour regarder.
Le père de Yasmine est boulanger près de la fontaine aux mosaïques. Depuis que sa mère est partie travailler de l'autre côté de la mer, c'est Yasmine qui livre le pain du soir : douze maisons, trois riads, et l'école du bout de la ruelle. Elle connaît chaque pavé, chaque chat, chaque raccourci. Ses économies tiennent dans une boîte de thé : quatre pièces, un bouton doré, et la moitié d'un billet de cinéma.
Au collège, la maîtresse d'arabe dit que Yasmine écrit « comme quelqu'un qui regarde ». Ses cahiers sont pleins du soukUn grand marché couvert, dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. : le geste du vendeur d'oranges qui fait pleuvoir les pelures en spirale, la sieste des chats sur les tapis invendus, la poussière dorée qui danse à cinq heures dans les rayons du soleil. Elle voudrait en faire des histoires, un jour. Mais le pain n'attend pas, et les histoires, si. Du moins c'est ce qu'elle croit.
Ce qu'elle regarde, surtout, c'est le bocal vert d'eau posé sur le troisième rayon. Dedans, la lueur ne tourne pas comme les autres : elle se balance, doucement, comme une barque au mouillage. Monsieur Slimane dit que c'est un rêve de mer calme, le plus reposant de la boutique. Yasmine ne le dit à personne, mais depuis que sa mère est partie, elle dort mal, et un rêve de mer calme, ça doit être exactement ce qu'il faut.
Un soir de grand vent, alors que le soukUn grand marché couvert, dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. replie ses toiles, un chat bondit sur l'étagère. Un bocal vacille, roule, et se brise au sol dans un tintement de cristal. La lueur qu'il contenait, une lueur argentée, hésite, puis file dans la ruelle comme une hirondelle.
« Rattrape-le ! » crie Monsieur Slimane à Yasmine. « Un rêve échappé, c'est un rêve qui cherche une tête où entrer ! Et celui-là n'est pas fini, il est dangereux comme une histoire sans fin ! »
Yasmine court. Le rêve argenté zigzague entre les étals, frôle un vendeur d'oranges, traverse la place aux mille lanternes. Partout où il passe, les gens s'arrêtent, les yeux soudain pleins d'étoiles, oubliant ce qu'ils faisaient.
Un rêve libre ne court pas : il coule, il ricoche, il fait des boucles. Celui-là remonta l'allée des teinturiers en frôlant les écheveaux suspendus, et partout où il passait, les couleurs se mettaient à briller un peu plus fort, comme réveillées. Un apprenti lâcha sa pelote de laine rouge et resta planté, les bras ballants, à sourire aux étoiles qu'il était seul à voir.
La place aux mille lanternes était pleine malgré l'heure : conteurs, dresseurs de colombes, vendeurs de thé aux amandes. Le rêve plongea dans la foule. Un instant, Yasmine le perdit. Puis elle vit la trace qu'il laissait : de proche en proche, les visages se levaient vers le ciel, les conversations s'arrêtaient au milieu des phrases, et le grand cercle des écouteurs du conteur se défit comme un collier coupé, tous partis rêver debout.
« Ne le regarde pas trop longtemps ! cria Monsieur Slimane, loin derrière. Regarde ses REFLETS ! » Yasmine comprit : elle suivit la lueur dans les plateaux de cuivre, dans les miroirs du barbier, dans les flaques de thé sur les tables basses. C'est plus lent, un reflet. Ça lui laissait toujours un temps d'avance.
Elle le coince enfin dans une impasse, sous un panier renversé. Mais à travers l'osier, le rêve lui parle. « Laisse-moi entrer, souffle-t-il. Je suis un rêve de grandeur. Avec moi, tu seras reine, célèbre, immense. Tu n'auras plus jamais à livrer du pain. »
Et la voix connaissait son nom. Elle connaissait pire : la boîte de thé aux quatre pièces, le lit trop grand de la chambre, le bateau qui avait emmené sa mère. « Je peux la faire revenir, souffla le rêve. Dans le rêve, elle revient tous les soirs. Tu n'auras qu'à ne plus te réveiller. » C'est là que Yasmine comprit qu'il mentait : les vraies promesses ont des limites, celles-là n'en avaient aucune.
Yasmine hésite. La voix est belle. Mais elle se souvient de ce que dit toujours Monsieur Slimane : un rêve inachevé promet tout, parce qu'il ne sait pas finir les phrases. Elle serre le panier et rapporte le rêve à la boutique.
Le panier pesait presque rien et pourtant Yasmine marcha lentement, les deux mains dessus, comme on porte une casserole trop pleine. Le rêve continuait de parler à travers l'osier, plus doucement maintenant, presque tendre. Elle se mit à fredonner pour ne pas l'écouter, une chanson que chantait sa mère en pétrissant, et le rêve, curieusement, se tut : même les rêves inachevés écoutent les chansons de mère.
Le vieux marchand l'enferme dans un bocal neuf, qu'il scelleFermer quelque chose hermétiquement, ici avec de la cire fondue. de cire rouge. Puis il regarde Yasmine longuement. « Tu l'as entendu, n'est-ce pas ? Et tu as su lui dire non. C'est rare. » Il décroche un bocal vert d'eau, le plus doux de la boutique. « Pour toi. Tu l'as gagné. »
Pendant que la cire rouge refroidissait, Yasmine regarda enfin la boutique de l'intérieur. C'était plus grand que dehors. Des rêves par centaines ronronnaient sur les étagères, et leurs lueurs mêlées faisaient au plafond une aurore boréale minuscule. Sur le comptoir, un registre relié de cuir listait des noms et des dates ; certains remontaient à cent ans. « Tu tiens la boutique depuis tout ce temps ? » Le vieil homme caressa sa barbe. « La boutique me tient, ça revient au même. »
Il lui raconta, parce que les soirs de vent du désert sont faits pour raconter : le premier rêve qu'il avait vendu, à un sultan qui ne dormait plus ; l'année terrible où une épidémie de cauchemars avait vidé ses rayons ; et son propre maître, une vieille dame aveugle qui reconnaissait les rêves au son, rien qu'en collant l'oreille au verre. « Elle disait : un bon rêve fait le bruit d'une orange qu'on épluche. Je n'ai jamais trouvé mieux comme définition. »
« Mais je n'ai pas de souvenir heureux à te donner », proteste Yasmine. Monsieur Slimane sourit dans sa barbe blanche. « Si. Celui de ce soir. Tu m'en donneras la moitié, et tu verras qu'un souvenir partagé, ça fait deux souvenirs. »
Ils s'assirent sur le seuil de la boutique, le bocal vert d'eau entre eux, et Yasmine raconta son souvenir de ce soir pendant que Monsieur Slimane l'écoutait les yeux fermés, en hochant la tête aux bons endroits, comme on écoute de la musique. Quand elle eut fini, la lueur du bocal s'était mise à balancer un peu plus fort, comme une barque qui rit.
Avant de rentrer, Yasmine posa la question qui la démangeait. « Et le rêve argenté ? Qu'est-ce que tu vas en faire ? » Monsieur Slimane rangea le bocal scellé tout en haut, derrière un rideau. « Le finir. Ça prend des années, finir le rêve d'un autre. Mais un rêve fini ne ment plus : il propose. Un jour, quelqu'un entrera ici, et ce rêve-là sera exactement le sien. Peut-être toi, qui sait. Les rêves de grandeur font de très bons rêves, quand on leur apprend la patience. »
« Reviens quand tu veux, dit encore le marchand sur le pas de la porte. Pas pour acheter : pour apprendre. Une boutique comme celle-ci a toujours besoin de quelqu'un qui sait courir après les reflets et dire non aux belles voix. Et moi, je ne rajeunis pas, malgré tout ce qu'on raconte. » Yasmine rentra chez elle en marchant à trois centimètres du sol.
Cette nuit-là, Yasmine rêva d'une mer calme et d'un pain chaud partagé sur une terrasse, et c'était mille fois mieux qu'un trône. Quelque part dans le soukUn grand marché couvert, dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient., un vieux marchand fit exactement le même rêve.
The end, sweet dreams.


