Le capitaine Barbe-Molle avait tout d'un grand pirate. Le chapeau. Le perroquet. La voix qui fait trembler les mouettes. Il connaissait par cœur les cent trente-deux nœuds marins et savait lire les étoiles les yeux presque fermés.
Il avait juste un tout petit défaut, dont personne ne parlait jamais à bord : le capitaine Barbe-Molle avait le mal de mer.
Dès que le bateau bougeait un peu, son visage passait du rose au blanc, puis du blanc au vert pâle, comme une pomme pas mûre. Alors il s'accrochait au bastingageLa barrière tout autour du pont d'un bateau, à laquelle on s'accroche. et il regardait l'horizon très fort, en pensant à autre chose.
Il avait tout essayé. Le gingembre. Les biscuits secs. Un bracelet acheté très cher à un marchand de Tanger qui promettait des miracles. Le bracelet avait fini au fond de la mer, jeté par-dessus bord un jour de tempête, avec beaucoup de mots que le perroquet répète encore.
L'équipage faisait semblant de ne rien voir. « Le capitaine réfléchit », disait le second en poussant les autres vers l'avant du bateau. « Ne le dérangez pas, il réfléchit très, très fort. »
Un jour de grosse houle, le capitaine réfléchit tellement fort qu'il ne put plus lâcher le bastingageLa barrière tout autour du pont d'un bateau, à laquelle on s'accroche. du tout. Et c'est exactement ce jour-là que la vigieLa personne chargée de surveiller la mer et de prévenir quand elle voit quelque chose. cria : « Récif droit devant ! »
Il fallait tourner tout de suite. Le second courut vers le gouvernail, mais il ne savait pas de quel côté. Personne ne savait. Tout le monde se mit à crier en même temps, ce qui n'a jamais fait tourner aucun bateau.
Le perroquet, d'ailleurs, s'appelait Cacahuète et n'aidait pas du tout. Chaque fois que le capitaine verdissait, Cacahuète descendait se poser sur son épaule et criait, très content de lui : « Terre ! Terre ! » alors qu'il n'y avait pas de terre du tout.
« À TRIBORD ! » hurla le capitaine sans se retourner, toujours plié en deux. « Puis bâbord toute, comptez jusqu'à six, et redressez ! »
Le second obéit. Le bateau se coucha, frôla le récif d'un cheveu, et repartit droit dans le vent. Quand le calme revint, l'équipage se retourna vers le capitaine, qui n'avait toujours pas bougé.
« Comment vous avez su ? » demanda le second. « Parce que je regarde l'horizon toute la journée, répondit Barbe-Molle. Depuis trois heures, je regardais exactement cet endroit-là. Je l'ai vu avant tout le monde. »
Le second n'en revenait pas. Depuis trois ans qu'il naviguait avec lui, il avait toujours cru que le capitaine s'accrochait au bastingageLa barrière tout autour du pont d'un bateau, à laquelle on s'accroche. par habitude, comme d'autres se rongent les ongles.
Ce soir-là, l'équipage installa un hamac au milieu du bateau, à l'endroit précis où ça bouge le moins. Puis ils accrochèrent la boussoleLe petit instrument dont l'aiguille montre toujours le nord. juste au-dessus, à hauteur des yeux.
« Vous êtes notre vigieLa personne chargée de surveiller la mer et de prévenir quand elle voit quelque chose., capitaine, dit le second. La meilleure de tous les océans. Vous ne quittez jamais l'horizon des yeux. »
Le hamac fut accroché avec des nœuds de chaise doubles, ceux qui ne lâchent jamais. Cacahuète reçut l'ordre formel de ne plus jamais crier « Terre » sans terre. Il obéit pendant presque deux jours entiers.
Barbe-Molle ouvrit la bouche pour protester, puis la referma. C'est vrai qu'il ne quittait jamais l'horizon des yeux. Il avait passé vingt ans à cacher son défaut, et il venait de découvrir qu'il en avait fait, sans le savoir, son meilleur talent.
Fin de l'histoire, bonne nuit.




