Braise avait tout ce qu'il faut pour être un dragon normal. Des écailles rouges, une queue épaisse, et un souffle si chaud qu'il pouvait faire fondre une casserole en douze secondes.
Le problème, c'est que Braise n'aimait pas le feu. Pas du tout. Il trouvait ça bruyant, sale, et surtout très inquiétant pour les gens qui habitaient à côté.
Ce qu'il voulait faire, il l'avait décidé à six ans, en regardant passer le camion rouge du village : Braise voulait être pompier.
Chez lui, personne ne comprenait. Sa grand-mère, qui avait brûlé trois villages dans sa jeunesse et en parlait encore avec fierté, trouvait ça très inquiétant pour la famille. « Un dragon qui éteint, disait-elle. On aura tout vu. »
Au centre de secours, le capitaine Roussel avait été très poli. « C'est une belle idée. Mais tu comprends, un dragon dans une caserneLe bâtiment où vivent et travaillent les pompiers, avec leurs camions. de pompiers, c'est comme un renard dans un poulailler. »
Braise avait compris. Il était rentré chez lui. Puis il était revenu le lendemain, et le jour d'après, et pendant deux mois, tous les matins, s'asseoir devant la caserneLe bâtiment où vivent et travaillent les pompiers, avec leurs camions. sans rien demander.
Un soir d'août, la sirèneL'appareil qui hurle très fort pour prévenir les pompiers qu'ils doivent partir. partit. Un feu dans les collines, du côté des vignes, avec du vent. Le mauvais genre de feu : celui qui court plus vite que les camions.
Il apprit des choses en restant assis là. Le nom des nœuds. Le bruit que fait une poutre juste avant de céder. Pourquoi on n'ouvre jamais une porte chaude d'un seul coup. Il ne posait pas de questions : il écoutait, et il rangeait tout dans sa tête.
Les pompiers travaillèrent toute la nuit et n'arrivèrent pas à en faire le tour. Au matin, le capitaine Roussel, noir de suieLa poussière noire que laisse la fumée sur tout ce qu'elle touche., se retourna et vit Braise, assis à sa place habituelle.
« Tu peux faire du vent avec ces ailes-là ? » demanda-t-il. « Beaucoup », dit Braise. « Et tu peux aspirer ? » Braise réfléchit. « Je n'ai jamais essayé dans ce sens-là. »
Il essaya. Il descendit jusqu'au lac, plongea la tête, et aspira si fort que les canards firent trois mètres en arrière. Puis il remonta, la gorge pleine, et souffla au-dessus des flammes.
Le capitaine Roussel resta silencieux un moment. Autour d'eux, les pompiers s'étaient arrêtés de bouger, les lances à la main, à regarder le dragon assis sur le trottoir comme s'ils le voyaient pour la première fois.
La pluie qui tomba ce matin-là ne venait pas du ciel. Elle venait d'un dragon. Il fallut onze allers-retours jusqu'au lac, et à la fin Braise ne tenait plus debout, mais le feu s'arrêta net devant la première vigne.
Aujourd'hui, il y a un casque rouge de la taille d'une baignoire accroché dans la caserneLe bâtiment où vivent et travaillent les pompiers, avec leurs camions. de Fontclaire. Personne d'autre ne peut le porter, et personne n'a jamais proposé de l'enlever.
Il y eut ensuite trois jours de fumée, de branches noires et de gens qui venaient dire merci sans trop savoir à qui. Braise dormit quarante heures d'affilée dans la cour de la caserneLe bâtiment où vivent et travaillent les pompiers, avec leurs camions., et personne ne le réveilla.
Braise crache toujours du feu, bien sûr : c'est un dragon. Mais il a compris quelque chose que le capitaine lui répète souvent depuis : ce n'est pas ce qu'on sait faire qui décide du métier, c'est ce qu'on choisit d'en faire.
Fin de l'histoire, bonne nuit.




