Dans la forêt d'Argoat, tout le monde le savait : il y avait un dragon. On entendait parfois craquer les branches sous ses pattes énormes. On voyait de la fumée monter au-dessus des chênes. Les enfants du village n'osaient plus aller cueillir des mûres.
Au village, chacun avait sa théorie. Le boulanger jurait que le dragon mesurait vingt mètres. La mercière disait qu'il crachait du feu bleu. Le garde champêtre, qui n'était jamais entré dans la forêt, racontait qu'il avait des yeux rouges « comme des braises de forge ». Plus personne n'écoutait les oiseaux : on n'entendait plus que la peur, qui grossissait à chaque veillée.
Timothée, lui, n'y croyait pas trop. « Un dragon qui n'a jamais mangé personne ? Un dragon qu'on n'a jamais vu ? Drôle de dragon. » Un mercredi, il prit son sac, trois biscuits, et partit voir.
Il faut dire que Timothée avait un défaut, ou une qualité, selon les jours : il posait des questions. Tout le temps. « Qui l'a vu ? » Personne. « Qui a été attaqué ? » Personne. « Alors comment on sait qu'il est méchant ? » Silence. Les grandes personnes n'aiment pas beaucoup les questions qui font ce silence-là.
La forêt d'Argoat était plus belle que dans ses souvenirs. Des fougères hautes comme lui. Des rayons de soleil posés en travers du chemin comme des planches d'or. Timothée marchait sans bruit, le cœur tambourinant, et chaque craquement de brindille le faisait sursauter. Il avait peur, bien sûr. Mais il avait décidé que sa curiosité marcherait devant sa peur, et la peur suivait en traînant les pieds.
Il marcha longtemps, suivit la fumée, et arriva dans une clairièreUn endroit sans arbres au milieu d'une forêt, comme une pièce à ciel ouvert.. Là, assis contre un rocher, il y avait bel et bien un dragon. Immense. Couvert d'écaillesLes petites plaques dures qui couvrent la peau des dragons, des serpents et des poissons. vertes. Avec des griffes comme des faux. Et ce dragon... pleurait.
De près, le dragon était encore plus grand que dans les histoires. Sa tête aurait rempli la cuisine de Timothée. Chaque écaille avait la taille d'une assiette. Mais ses larmes, énormes, roulaient sur son museau et faisaient de petites mares fumantes dans l'herbe, et personne, nulle part, n'a jamais eu peur de quelqu'un qui pleure.
« Bonjour ? » dit Timothée. Le dragon sursauta si fort qu'il se cogna la tête contre le rocher. « Aaah ! Un humain ! » Et il se cacha derrière le rocher. Enfin, il essaya : le rocher était beaucoup trop petit pour cacher un dragon.
« Tu... tu as peur de moi ? » demanda Timothée, stupéfaitTellement étonné qu'on ne sait plus quoi dire.. « Évidemment, renifla le dragon. Vous êtes terrifiants, les humains. Vous criez. Vous courez dans tous les sens. Et vous racontez des histoires affreuses sur les dragons. »
Timothée s'assit dans l'herbe et sortit ses biscuits. « Moi c'est Timothée. Tu en veux un ? » Le dragon hésita, se pencha, et prit le biscuit du bout des griffes, délicatement, comme on cueille une fleur. « Gaspard, dit-il. Merci. »
Ils parlèrent tout l'après-midi. Gaspard avoua qu'il faisait de la fumée en essayant de se faire cuire des châtaignes. Que les branches craquaient parce qu'il était maladroit. Et qu'il rêvait d'une seule chose : être tranquille, et peut-être, un jour, avoir un ami.
« Depuis combien de temps tu vis ici tout seul ? » demanda Timothée. Gaspard compta sur ses griffes. « Quarante-sept printemps. Avant, j'habitais la montagne, mais des chevaliers venaient toutes les semaines pour me combattre. C'était épuisant. Je ne me suis jamais battu : je partais. Un dragon qui part, ça ne fait pas de chanson, alors les chansons racontent autre chose. »
« Et le feu ? Tu craches vraiment du feu ? » Gaspard eut l'air vexé. « Évidemment. Comment veux-tu griller une châtaigne sans feu ? » Il souffla une toute petite flamme bleue, ronde et bien élevée, qui fit éclater trois châtaignes d'un coup. Timothée applaudit. C'était le plus beau feu de camp du monde, et il tenait dans une narine de dragon.
En redescendant, Timothée hésita. Raconter ? Ne pas raconter ? Si le village apprenait où vivait Gaspard, viendrait-on le déranger avec des fourches et des théories ? Il décida de garder le secret, comme on garde un trésor : pas pour le cacher, pour le protéger.
« Le courage, dit Timothée en rentrant ce soir-là, ce n'est pas de ne pas avoir peur. C'est d'aller voir quand même. » Gaspard hocha sa grosse tête : c'était exactement ce qu'il venait de faire, lui aussi.
Alors, mercredi après mercredi, la peur du village fondit sans qu'on sache pourquoi. La fumée sentait la châtaigne grillée, et une odeur pareille, ça ne va pas avec les monstres. Les enfants retournèrent aux mûres. Le garde champêtre changea de théorie : « Un feu de bergers, sûrement. » Timothée souriait dans sa manche.
Gaspard apprit à Timothée à reconnaître les champignons, à lire l'âge des arbres, à imiter le cri du geai. Timothée apprit à Gaspard les rébus, les tables de multiplication, et l'art de faire des ricochets, ce qui, quand on a des griffes comme des faux, demande beaucoup d'entraînement et fait des vagues énormes.
Depuis, chaque mercredi, Timothée monte à la clairièreUn endroit sans arbres au milieu d'une forêt, comme une pièce à ciel ouvert. avec des biscuits. Et si vous voyez de la fumée au-dessus de la forêt d'Argoat, pas d'inquiétude : ce sont juste deux amis qui font griller des châtaignes.
The end, sweet dreams.



