Zoé avait demandé la même chose pour son anniversaire pendant deux ans : passer une journée entière à la boulangerie de tante Marion. Pas une visite. Une vraie journée, du début à la fin.
Cette année, tante Marion avait dit oui. Elle avait juste ajouté une phrase : « Tu sais que ma journée commence à quatre heures du matin ? »
Zoé le savait. Enfin, elle croyait le savoir. À quatre heures moins dix, quand le réveil sonna dans le noir complet, elle comprit que savoir et vivre, ce n'est pas pareil.
Son père la déposa devant le rideau de fer baissé, dans une rue complètement vide. Il n'y avait aucune lumière nulle part, sauf une seule, tout au fond de la boutique, et c'était celle du fournilLa pièce de la boulangerie où l'on prépare la pâte et où se trouve le four..
Dans le fournilLa pièce de la boulangerie où l'on prépare la pâte et où se trouve le four., il faisait déjà chaud et ça sentait bon. Tante Marion lui donna un tablier blanc beaucoup trop grand et lui montra une grande bassine remplie d'une pâte grise et molle.
« Voici Gaspard, dit tante Marion sérieusement. C'est mon levainUne pâte vivante qu'on garde et qu'on nourrit, et qui fait gonfler le pain.. Il a vingt-six ans. Je le nourris tous les jours, comme un animal. Si Gaspard meurt, mon pain n'a plus de goût. »
Zoé regarda la bassine avec beaucoup plus de respect. Puis elle apprit à pétrirTravailler la pâte avec les mains en la poussant et la repliant, encore et encore.. Ça a l'air facile de loin. De près, c'est du sport : il faut pousser, replier, tourner, et recommencer cent fois.
Tante Marion sortit un grand carnet couvert de taches et lui montra les horaires : les pains à quatre heures, les viennoiseries à cinq, la boutique à sept. « Si on décale d'un quart d'heure, tout le reste tombe », dit-elle.
À cinq heures, ses bras brûlaient. À six heures, elle avait de la farine dans les cheveux, dans les oreilles et une trace sur le nez. À sept heures, les premiers pains sortirent du four.
Et à sept heures cinq, la porte de la boutique s'ouvrit sur le premier client de la journée : un monsieur en habits de travail, pas encore réveillé, qui ne dit presque rien.
Il acheta une baguette, en cassa le bout dehors, sur le trottoir, et le mangea sur place, les yeux fermés. Zoé le regarda par la vitre pendant tout ce temps.
Le pain sortait du four presque doré, avec des craquelures sur le dessus, et il faisait un bruit très léger en refroidissant, une sorte de petit crépitement. « Ça, dit tante Marion, c'est le pain qui chante. C'est le seul moment où il le fait. »
« Il fait ça tous les matins », dit tante Marion. « C'est pour ça qu'on se lève à quatre heures. Pas pour le pain. Pour ce bout de trottoir. »
À midi, Zoé dormait debout, avec de la farine jusqu'aux coudes. Elle avait pétri douze pains, brûlé un croissant et cassé un moule à brioche.
L'après-midi, il fallut tout nettoyer, gratter les plaques, laver le sol et nourrir Gaspard pour le lendemain. Zoé avait cru que la journée s'arrêtait quand la boutique fermait. Elle se trompait de deux bonnes heures.
Sur le chemin du retour, son père lui demanda si elle voulait être boulangère plus tard. Zoé réfléchit longtemps. « Je ne sais pas encore, dit-elle. Mais maintenant je sais pourquoi on le fait. »
Fin de l'histoire, bonne nuit.




